Archive pour janvier 2010

Je suis allée voir Les chats persans, car j’étais curieuse de voir ce que pouvait donner ce film iranien. Dès l’affiche, on est intrigué par cette image moderne et décalée d’une jeunesse dans ce pays où règnent répression et censure, comme un revival hippie en version orientale.

Les chats persans est à mes yeux en film qui avait tout du succès et qui laisse un sale goût de déception.

Tout commence bien avec ce jeune couple Negar et Ashkan, deux jeunes musiciens qui cherchent à monter un groupe et obtenir des visas pour partir faire une tournée en Europe et vivre enfin leur passion librement.

Grâce à eux, et à travers eux, on découvre un Iran beaucoup plus musical et moderne qu’il n’y paraît, avec des jeunes artistes à foison, tous bercés par de multiples influences occidentales, mais exprimant leur culture sans méprise. En anglais, en persan, la réalité du pays nous éclate aux yeux de toutes parts.

C’est le grand point positif des Chats persans, que d’arriver à retranscrire sous formes de petits clips musicaux une réalité instantanée de l’Iran et de ses multiples facettes, à la fois moderne et dynamique, et tout à la fois pauvre, insalubre et répressif. Chaque extrait de chanson est l’occasion de découvrir de nouvelles images, brèves, fortes, choquantes ou parlantes de ce pays. Ville, campagne, tout y passe. Mais c’est toujours court, et aucune chanson ne va jusqu’au bout, comme pour refléter la censure qui prive les artistes de leur liberté d’exprimer leurs angoisses spirituelles, leur ras-le-bol, qui les bride et les force à chanter à demi-mot.

On appréciera aussi la réalisation quasi documentaire, qui accentue cette impression de vérité, cet aperçu de la réalité iranienne : tourné caméra à l’épaule, l’image n’est pas lisse, et suit la pérégrination des personnages au plus près, dans leur tentative d’atteindre leur objectif : c’est presque un reportage sur les coulisses d’une tournée, nous emmenant dans les coins les plus privés, les lieux les plus secrets, les chemins les plus underground d’un système qui se développe en parallèle de la censure.

Subtilement, on nous présente la répression, mais sans jamais en faire le sujet principal, car c’est la musique avant tout, le simple plaisir de jouer et chanter, de pouvoir vivre de sa passion, qui est au cœur des Chats persans.

De prime abord, il semble que le film évite l’écueil du pessimisme le plus basique, dans lequel il serait simple de tomber lorsqu’on parle d’un sujet tels que le bafouement des droits de l’homme et la misère. Les chats persans donne envie de danser, de chanter, de rire aussi ! La bande son est génialissime, variée et en phase avec son temps, à écouter absolument. On notera particulièrement la prestation de Hamed Behdad dans le rôle de Nader, le baratineur de service, le roi des petites combines : c’est réellement un exploit de débiter autant de mots à la minute, comme si respirer n’était qu’une option ! C’est vraiment son personnage qu’on retiendra le plus de ce film.

Mais malgré tous ces points positifs, il semblerait que le scénariste du film ait fini par vendre son âme au diable avant la fin de l’écriture. Alors que pendant presque toute la durée du film, on évitait le fatalisme primaire, c’était pour mieux plonger dedans la tête la première dans les dernières scènes. A tel point qu’on cherche une cohérence, un véritable message de fond, un fil conducteur à ce long-métrage. Ne voulait-on pas nous présenter une jeunesse qui arrive à se construire malgré les interdits, qui le dépassent pour mieux se surpasser et se construire ? Ne comprenait-on pas que tout était encore possible, même dans les situations les plus désespérées ? Eh bien apparemment non, le but du film semblerait être de nous faire sortir de la salle déprimé, en deuil d’un Iran condamné, dont on saluait pourtant la vitalité de la nouvelle génération quelques instants plus tôt.

Pour conclure, cette fin trop brutale est décevante, et nous ferait presque oublier tout ce qu’on a aimé du film auparavant. A se demander si le jury du festival de Cannes a bien vu le film en entier avant de lui décerner le prix « un certain regard »… un certain regard vaincu.

Qu’est-ce qui cloche chez moi? Comment me suis-je retrouvée un soir à aller voir un documentaire sur un film inachevé qui date des années 60? Sincèrement, en entrant dans la salle, je me le suis demandée: j’avais semblait-il trente ans de moins que la personne la plus jeune déjà assise!

Eh oui, sauf que ce documentaire m’intriguait. Tout d’abord, il suit un projet d’Henri-Georges Clouzot, un des plus grands cinéastes  que le cinéma français ait connu; on doit à Clouzot des joyaux tels que Le salaire de la peur, Le Corbeau, ou forcément Quai des orfèvres.

J’étais curieuse de voir comment fonctionnait la géniale machine de Clouzot, comment se révélait sa créativité et quel type d’homme il était. Avouons-le, c’est la principale raison pour laquelle je suis allée voir ce documentaire. Je n’ai pas été déçue. Par le biais d’interviews d’anciens  artistes et techniciens ayant travaillé avec le réalisateur sur L’Enfer, nous apprenons comment  se comportait « le maître », nous découvrons son modus operendi. Plus, même, on apprend que la liberté octroyée par les studios américains derrière le projet a bien failli tuer Clouzot, et a bel et bien étouffé le projet dans l’oeuf. Le réalisateur à succès avait besoin d’être cadré tant ce projet l’obsédait, et tant il recherchait la perfection dans le moindre détail de la moindre scène.

Une autre bonne raison d’aller voir ce film, c’est pour admirer la belle, sensuelle et énigmatique Romy Schneider, à la fois douce et sage, puis tour à tour débauchée, folle, apeurée, au gré des visions délirantes de Marcel, incarné par Serge Reggiani. L’affiche m’intriguait, le film la sublime.

Mais la meilleure raison d’aller voir ce documentaire au final, c’est pour faire le deuil d’un projet titanesque qui n’a jamais abouti. Trop ambitieux, ou juste irréalisable? Les essais sont pourtant époustouflants. Pour dépeindre la folie de Marcel, on alterne entre une réalité « noir et blanc » et des fantasmes de couleurs vives, celle de la folie. La recherche esthétique est immense, les résultats magnifiques. Sincèrement, je suis incapable de dire si j’aurai vraiment aimé l’Enfer, eut-il été achevé. C’est un enchevêtrement d’images angoissées donc angoissantes, dérangeantes au maximum. Des visions plus psychédéliques les unes que les autres, des sons délirants et insupportables semblent se suivre sans fin. Mais ce que je peux dire, c’est que ces images, ces sons s’oublient difficilement, tels un feu d’artifices de scènes coupées, s’imprimant sur nos rétines époustouflées, se reflétant dans nos pupilles telles les lumières circulaires dans l’oeil de Romy Schneider, à la fois belles et horrifiantes.

Avec l’âge viennent la sagesse et l’expérience maîtrisée. Ceci est particulièrement vrai de Clint Eastwood, réalisateur prolifique, mais de grand talent. Si je ne suis pas une inconditionnelle complète (L’échange et Mémoires de nos pères ne m’ont pas totalement convaincus entre autres), la cuvée 2010 deviendra un grand millésime. En effet, Invictus est ce que l’on appelle du grand cinéma, non par une pléthore d’effets spéciaux qui en mettent plein la vue, mais plus simplement grâce à la projection d’une réalité avec une sobriété qui est chère à Eastwood. Et ça marche. Du tonnerre!

Invictus retrace l’arrivée de Nelson Mandela en 1994 à la tête d’une Afrique du Sud alors divisée. Entre d’un côté une population noire en liesse qui veut enfin prendre sa revanche sur les années d’Apartheid, et de l’autre une minorité blanche habituée au pouvoir qui vit dans la peur des représailles. Le président Mandela, dans ce contexte, imagine la coupe du monde de rugby comme un catalyseur d’identité nationale… quand personne d’autre ne le voit.

Voici donc le point de départ de ce film, qui se veut en filigrane plus ou moins subtil un hommage à l’homme et surtout au politicien qu’était Mandela. Un hommage particulièrement (trop) fort puisque ce dernier est dépeint comme un quasi saint, un Gandhi sud-africain! Chacune de ses phrases respire la sagesse et la clairvoyance, comme s’il avait toujours un train d’avance sur ses conseillers. Il faut d’ailleurs mentionner avec grand respect le jeu d’acteur de Morgan Freeman, magistral en vieux sage à l’accent sud-africain ultra travaillé, à tel point qu’on en oublie ses rôles précédents et qu’on se demande presque s’il n’était pas né pour ce rôle. L’incarnation est poussé aux moindres attitudes et expressions faciales. Je suis bluffée. Et pourtant, loin des tonnes qu’en faisait Marion Cotillard en incarnant Edith Piaf par exemple, Freeman se la joue discrète, fine, subtile même. un véritable enchantement.

Plus qu’un film sur une victoire sportive fédératrice, Invictus se veut un récit sur la construction d’une Nation ou comment réussir l’exploit qui rentrera dans les annales d’unir une population divisée devant un match inespéré, où il s’agit de se surpasser à chaque instant?

D’aucuns pourrait penser qu’Eastwood en fait trop sur la cohésion par le sport, mais qui n’a pas vécu ça? Personnellement, j’ai commencé à m’intéresser au football quand on a accueilli et brillé durant la coupe du Monde 1998. Rebelotte avec le rugby, surtout quand la France a battu les All Blacks! Et l’espace de quelques instants, être française avait un sens plus fort, ça n’était plus un concept abstrait. Et c’est ce procesus qui est calmement exposé dans Invictus, tourné de manière strictement chronologique, comme pour insister sur la donne historique, telle une frise des grands événements amenant à la fameuse finale sud-africaine. Cette linéarité permet une véritable montée en puissance de l’action, qui culmine par une finale de rugby musclée, barbare à souhait et quasi documentaire (on finit par ne plus savoir si c’est la retransmission d’un vrai match ou si ce sont bien des acteurs qui jouent.

Cette réalisation était malgré tout risquée car elle aurait pu être vite ennuyeuse, mais c’est sans compter sur une bonne dose d’humour livréau compte-goutte, fin et à propos, qui nous détend les zygomatiques comme il faut; Eastwood obtient ainsi un équilibre parfait entre humour, émotion et action sans jamais tomber dans le pathos ou dans le patriotisme exubérant, et le message passe alors de lui-même dans nos esprits, à mesure que le film avance. Il sait ce qu’il fait le vieux sage américain, et nous offre une réalisation attentive au moindre détail, et on se rend alors compte que le message de réconciliation nationale passe aussi via les images de manière quasi subliminale, partant d’une réalité en noir et blanc dissociée au point que les deux populations sont séparées par un grillage, jusqu’à cette belle image de la coupe, soutenue à la fois par une main blanche et ue main noire: très fin, très délicat, très efficace!

C’est un film inspiré que cet Invictus, et notre bon vieux Clint semble puiser son inspiration à travers la musique qui rythme véritablement le film, avec des morceaux de musique traditionnelle africaine comme pour nous faire voyager jusqu’aux racines claniques du pays.

Encore une fois, Eastwood nous étonne grâce à son talent de conteur sans fioritures avec cette histoire simple mais forte, et gagne le droit d’être considéré comme la « Force tranquille » du cinéma américain.