Avec l’âge viennent la sagesse et l’expérience maîtrisée. Ceci est particulièrement vrai de Clint Eastwood, réalisateur prolifique, mais de grand talent. Si je ne suis pas une inconditionnelle complète (L’échange et Mémoires de nos pères ne m’ont pas totalement convaincus entre autres), la cuvée 2010 deviendra un grand millésime. En effet, Invictus est ce que l’on appelle du grand cinéma, non par une pléthore d’effets spéciaux qui en mettent plein la vue, mais plus simplement grâce à la projection d’une réalité avec une sobriété qui est chère à Eastwood. Et ça marche. Du tonnerre!

Invictus retrace l’arrivée de Nelson Mandela en 1994 à la tête d’une Afrique du Sud alors divisée. Entre d’un côté une population noire en liesse qui veut enfin prendre sa revanche sur les années d’Apartheid, et de l’autre une minorité blanche habituée au pouvoir qui vit dans la peur des représailles. Le président Mandela, dans ce contexte, imagine la coupe du monde de rugby comme un catalyseur d’identité nationale… quand personne d’autre ne le voit.

Voici donc le point de départ de ce film, qui se veut en filigrane plus ou moins subtil un hommage à l’homme et surtout au politicien qu’était Mandela. Un hommage particulièrement (trop) fort puisque ce dernier est dépeint comme un quasi saint, un Gandhi sud-africain! Chacune de ses phrases respire la sagesse et la clairvoyance, comme s’il avait toujours un train d’avance sur ses conseillers. Il faut d’ailleurs mentionner avec grand respect le jeu d’acteur de Morgan Freeman, magistral en vieux sage à l’accent sud-africain ultra travaillé, à tel point qu’on en oublie ses rôles précédents et qu’on se demande presque s’il n’était pas né pour ce rôle. L’incarnation est poussé aux moindres attitudes et expressions faciales. Je suis bluffée. Et pourtant, loin des tonnes qu’en faisait Marion Cotillard en incarnant Edith Piaf par exemple, Freeman se la joue discrète, fine, subtile même. un véritable enchantement.

Plus qu’un film sur une victoire sportive fédératrice, Invictus se veut un récit sur la construction d’une Nation ou comment réussir l’exploit qui rentrera dans les annales d’unir une population divisée devant un match inespéré, où il s’agit de se surpasser à chaque instant?

D’aucuns pourrait penser qu’Eastwood en fait trop sur la cohésion par le sport, mais qui n’a pas vécu ça? Personnellement, j’ai commencé à m’intéresser au football quand on a accueilli et brillé durant la coupe du Monde 1998. Rebelotte avec le rugby, surtout quand la France a battu les All Blacks! Et l’espace de quelques instants, être française avait un sens plus fort, ça n’était plus un concept abstrait. Et c’est ce procesus qui est calmement exposé dans Invictus, tourné de manière strictement chronologique, comme pour insister sur la donne historique, telle une frise des grands événements amenant à la fameuse finale sud-africaine. Cette linéarité permet une véritable montée en puissance de l’action, qui culmine par une finale de rugby musclée, barbare à souhait et quasi documentaire (on finit par ne plus savoir si c’est la retransmission d’un vrai match ou si ce sont bien des acteurs qui jouent.

Cette réalisation était malgré tout risquée car elle aurait pu être vite ennuyeuse, mais c’est sans compter sur une bonne dose d’humour livréau compte-goutte, fin et à propos, qui nous détend les zygomatiques comme il faut; Eastwood obtient ainsi un équilibre parfait entre humour, émotion et action sans jamais tomber dans le pathos ou dans le patriotisme exubérant, et le message passe alors de lui-même dans nos esprits, à mesure que le film avance. Il sait ce qu’il fait le vieux sage américain, et nous offre une réalisation attentive au moindre détail, et on se rend alors compte que le message de réconciliation nationale passe aussi via les images de manière quasi subliminale, partant d’une réalité en noir et blanc dissociée au point que les deux populations sont séparées par un grillage, jusqu’à cette belle image de la coupe, soutenue à la fois par une main blanche et ue main noire: très fin, très délicat, très efficace!

C’est un film inspiré que cet Invictus, et notre bon vieux Clint semble puiser son inspiration à travers la musique qui rythme véritablement le film, avec des morceaux de musique traditionnelle africaine comme pour nous faire voyager jusqu’aux racines claniques du pays.

Encore une fois, Eastwood nous étonne grâce à son talent de conteur sans fioritures avec cette histoire simple mais forte, et gagne le droit d’être considéré comme la « Force tranquille » du cinéma américain.

Laisser un commentaire